Belles à savourer
La châtaigne des pyrenées
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Nous rencontrons aujourd’hui, un grand amoureux de la châtaigne, notre ami, Yves ROUQUETTE, chroniqueur à LA DÉPÊCHE DU MIDI...
Devinette : « Beau-père, rude mère, jolie fille : qui suis-je ? » La châtaigne pardi !
Est-il plus superbe que le châtaignier aux quatre saisons de l’année et surtout au début de l’été quand ses fleurs embaument, dit le divin Marquis de Sade, le sperme adolescent et à l’automne jaune et vert quand, à son abri, sortent cèpes, girolles et oronges ? Et la bogue ? Il n’y a que l’oursin qui pique davantage. Quant à la châtaigne, lisse, luisante, bronzée au-delà du possible, elle est merveille à voir, délice à consommer, grillée, bouillie, en confiture, en glace ou en marrons glacés.
Le châtaignier est de retour, nous dit la presse. Les pouvoirs publics se repentent in petto d’avoir transformé nos départements en Vosges et Forêt Noire en y multipliant les bois de pins, de sapins, de mélèzes, de douglas aux prix en chute libre.
Ca et là se créent des conservatoires de la châtaigne. On y collectionne les races antiques : gènes, négrettes, verdales, communes, de cochon…On y enseigne la greffe en chalumeau et en écusson. On s’y tient au courant des plants épargnés par la rouille mortelle, aux soins à apporter à l’arbre. Va-t-on avoir enfin une politique de l’arbre où le châtaignier, à qui répugnent les basses plaines de la France du Nord, aurait toute sa place et les aides indispensables ?
Ca fait bien 50 ans que j’en rêve désespérément.
J’étais un homme fait. Je revenais à notre maison des collines. Sortant d’un bois de chênes, je découvris le massacre de la châtaigneraie d’en face de chez nous, il ne restait plus rien. J’éclatais en sanglots comme un gosse.
Le propriétaire de dizaines d’hectares de châtaigniers rangés comme soldats à la parade avait vendu ses arbres au prix du tanin qu’on tirerait de leur écorce. Tout ce qui ne servirait pas à l’industrie tanique avait été abandonné sur place aux bons soins de la pluie, du soleil et du gel : un immense champ de squelettes livides…
Oui, j’en pleurais, on venait de rendre au sauvage non seulement un bon pan de mon enfance, mais toute une part de notre histoire humaine. Des Cévennes à la Montagne Noire, comme sur les flancs des Alpes et des Pyrénées Occitanes, en Auvergne ou en Limousin, le châtaignier sauvage avait été l’arbre à tout faire, donnant un bois imputrescible et hardiment veiné :celui des poutres, des planchers, des portes, des fenêtres, des tables et des caisses de mort.
Comme le châtaignier « se fume avec la hache », nous brûlions son bois mort, les rejets qui poussent à son pied. Il brûlait mal, pétait beaucoup, on disait de lui qu’ « il laisserait sa mère mourir de froid au pied du feu », on pestait contre les escarbilles qu’il envoyait sur le plancher, mais il nous tenait un peu chaud.
En ce temps-là, les hommes et leurs frères les cochons se nourrissaient largement de châtaignes. Les hommes, cuites comme j’ai dit. Les cochons, crues et consommées sur place, par troupeaux de cinquante bêtes, qui ainsi, se faisaient le lard de nos soupes et de nos ragoûts, la chair entrelardée du jambon, de la saucisse.
Je partais à l’école avec ma gamelle pleine de châtaignes bouillies, pelées. Je retrouvais les châtaignes après la soupe du soir, à la fois plat de résistance et dessert. Dans le soir qui tombait, on voyait la fumée monter des Sécadous, ces cabanes où au-dessus d’un feu (de châtaigniers bien sûr) le fruit lentement se dessèche, devient dur comme fer et se garde indéfiniment. Ces châtaignons feraient longtemps encore nos soupes avec un jet d’huile, nos desserts une fois sucrés et flambés à l’eau de vie, toute lumière éteinte.
Evoquant ce passé, c’est à l’avenir que je pense. Ecologiquement et avec gourmandise, le retour au châtaignier ce n’est que du beau et du bon, de l’utile et de l’agréable.
Puisse-t-il se faire très vite ! Au boulot, nos élus !
YVES ROUQUETTE
ladepeche.com